Branche HABRAN La mort La santé Robelmont

Mourir dans le noir en terre inconnue ou la triste fin de Jean Baptiste HABRAN

Tout est dans les détails d’un acte de décès.

Les petits détails sont révélateurs d’un pan de la vie de Jean Baptiste et de l’assistance publique.

Jean-Baptiste HABRAN est né à Robelmont, le 12 septembre 1810, son acte est établi dans le canton de Virton, département des forêts, République Française. C’est la période du Premier Empire de Napoléon Bonaparte, où d’incessantes guerres troublent les pays environnants et c’est aussi l’époque des changements dans la vie politique et institutionnelle.
79 ans plus tard, en 1890, arrive à la mairie de Robelmont, devenue Belgique, une copie de l’acte de décès de Jean Baptiste où l’on découvre qu’il est mort le 3 décembre 1889. L’acte de décès précise : en son domicile, rue du dépôt à Reckheim, deux surveillants et connaissances déclarent son décès.

Source: extrait partiel du Registre des Décès de Robelmont, dépôt d’archives: Arlon, Belgique

Pour un non initié, il faut savoir que Robelmont se trouve à l’extrême sud de la Belgique, en Gaume Lorraine, où la langue maternelle est le français, bien que certains parlent le francique Lorrain. Il est possible qu’il ait pu connaitre le luxembourgeois, toutefois, ce sont surtout les populations aux alentours d’Arlon, Luxembourg, Belgique qui ont cet apport.
Reickheim se trouve sur la commune de Lanaken, arrondissement de Tongres dans le Limbourg en Région flamande soit à 172 kms de chez lui. La langue est le flamand et rien ne laisse supposer que Jean Baptiste ait pu le connaître.

Quelques recherches rapides nous nous montrent le dépôt au château des comtes d’ASPREMONT-LINDE. Entre 1795 et 1805, il abrita un hôpital militaire ensuite entre 1809 et 1891, un dépôt de mendicité et par la suite un hôpital psychiatrique.

Pourquoi Jean Baptiste meurt-il là-bas ? Quelle a été sa vie ?

Fils de Jean-Baptiste HABRAN et de Marie Marguerite DIDIER, il est forgeron, comme son père et son grand-père, lorsqu’il se marie une première fois à Robelmont à l’âge de 26 ans, avec Marie Catherine WATHELET âgée de 27 ans. Ils auront 5 enfants, Marie Françoise en 1838, Jean Baptiste en 1840, Mathieu en 1843, Nicole Victoire en 1847 et enfin Maximilien en 1854 -1921, il est « absent pour le moment » à la naissance de ce dernier. Nous avons son grand-père HABRAN comme Sosa commun.

Marie Catherine décède en 1865, âgée de 56 ans, il a 55 ans.

Six ans plus tard, il se remarie à Robelmont le 24 avril 1872 avec Anne Marie NOËL née en 1824, elle a 47 ans et lui 61 ans, elle a 14 ans de moins que lui. Ils sont tous deux veufs et tous deux sans profession, il ne semble pas avoir eu d’enfants de ce lit.
Anne Marie NOËL a été mariée en premières noces avec Jean Joseph CLAISSE. Ils n’ont donc pas de revenus au sens où nous l’entendons en ce 21ème siècle et comme beaucoup de gens à l’époque, ils vivaient probablement en autarcie. Jean-Baptiste avait-il comprit qu’il ne pourrait finir sa vie seul ? Ce mariage ressemble à un arrangement pour entraide.

Ces secondes noces, ont duré treize ans, malheureusement, Anne Marie meurt le 14 février 1885, la faucheuse la cueille à l’âge de 59 ans. Matthieu CLAISSE, 37 ans, fils de son premier mari et Jean Baptiste son mari,  75 ans,  déclarent le décès. Jean-Baptiste ne signera pas pour cause d’une « infirmité de la vue ». Le voilà à nouveau veuf et qui plus est infirme.

Il a 79 ans lorsqu’il meurt, la date de son arrivée à Reickheim ne nous est pas connue. On aurait pu croire qu’avec 5 enfants il aurait fini sa vie chez l’un d’entre eux, cependant, Jean Baptiste était handicapé par son infirmité, et son épouse étant décédée, il semblerait qu’il n’avait plus la possibilité d’être autonome. Il était également sans profession, soit sans ressources vraisemblablement.

L’histoire de Jean Baptiste nous révèle tout un pan de l’assistance publique du 19ème siècle.

L’évolution des lois est fonction de celle de la société, se posent alors plusieurs questions telles, que comment sont pris en charges les aliénés, sourds et aveugles ? Comment les communes parviennent elles à prendre en charge les mendiants quand elles ont elles-mêmes peu de revenus ?

Les recherches nous firent découvrir que Reckem était un dépôt de mendicité. Rappelons que cette région était française à la naissance de Jean Baptiste et sous le coup des lois de ce pays. Une avancée majeure fût faite à cette époque, alors que dès l’Ancien Régime la mendicité et les vagabondages étaient interdits, un arrêt du Conseil du Roi Louis XVI du 21 octobre 1767 permis la création des dépôts de mendicité, pour suppléer à l’Hôpital Général. Napoléon Ier en imposa un par département en 1808. Si dans un premier temps il s’agissait d’un établissement de « réclusion des mendiants et de gens sans-aveu », ils accueillirent peu à peu les populations pauvres, vagabonds, prostituées, filles mères, fous, vénériens dont on ne savait où les mettre ailleurs.

A cette période, des biens nationaux, monastères, châteaux furent appropriés par l’Etat par la réunion au domaine national des biens de main-morte y compris ceux des fondations charitables. Ces établissements se voulaient « modernes » en utilisant la main d’œuvre pour éviter au peuple de retourner à la mendicité. Les reclus avaient le droit de quitter le dépôt en échange d’un an de travail.

Si dans l’Ancien Régime, l’Etat avait le devoir de secourir financièrement les pauvres, cette situation mettait en péril ses finances, alors depuis l’an V (1797). « Le devoir de secourir les pauvres, incombe, aux communes et, depuis cette époque, il n’a point été transféré à d’autre autorité. » (source 1)

“Quelques années s’écoulèrent sans qu’on touchât à la législation. A la suite des guerres de 1814 et 1815 et de la disette survenue en 1816, n’ayant plus de travail, ne trouvant plus de quoi se nourrir, réduits à une extrême misère, les habitants des campagnes affluèrent vers les villes qui possédaient des institutions charitables. Le danger de cet exode motiva le vote de la loi du 28 novembre 1818, dont le but principal était de rendre plus dures les conditions d’allocation des secours. Le moyen le plus sûr d’atteindre à ce résultat était d’augmenter la durée du temps de résidence dans la même commune pour l’acquisition du domicile de secours. Le législateur ne manqua pas de l’employer. Pour solliciter utilement le secours d’une commune il fallut certifier y demeurer au moins quatre années consécutives.”

“La loi du 18 février 1845, porta se délai à huit années ! « Ce fut une crise industrielle d’une gravité exceptionnelle. Une des principales industries des Flandres, la filature de lin qui, jusqu’alors avait utilisé un grand nombre de bras se transforma complètement par suite de l’emploi des machines. Des milliers d’artisans furent privés de travail. Le paupérisme se développa rapidement dans les Flandres. De nouveau, comme un lieu de salut, les villes riches en œuvres de bienfaisance apparurent aux malheureux. Le mouvement fut tel que les Chambres, presque unanimement, reconnurent le besoin d’opposer à cette invasion une barrière meilleure que celle élevée par le législateur de 1818.  
Cette loi de 1845, fut remaniée, discuté et votée en 1876. “…le législateur réduisit de huit à cinq ans le temps nécessaire pour acquérir un domicile de secours dans une autre commune”. 
Le fonds commun était formé dans chaque province au moyen de contributions, dont le Conseil provincial fixait la quotité pour les diverses communes du ressort d’après la population. Cette caisse, intervenait jusqu’à concurrence des trois quarts dans l’entretien :
1° Des indigents qui avaient quitté la commune de leur domicile de secours depuis plus de cinq ans sans en avoir acquis un nouveau :
2° Des aliénés, des aveugles et des sourds-muets.”

Et c’est donc là que nous retrouvons Jean Baptiste, infirme de vue, car depuis 1876, il peut être pris en charge par la commune de la province de la résidence qu’il habite depuis sa naissance.

« Une nouvelle loi fût votée le 27 novembre 1891 sur l’assistance publique, le service médical gratuit et la répression de la mendicité et du vagabondage. Elles forment la législation d’ensemble sur la bienfaisance publique, actuellement en vigueur.» 

Les communes sont elles à même de régler cette assistance publique ? Une fin de vie ailleurs.

“Une des particularités de ces lois est l’inégalité des revenus (de la bienfaisance) de ville en ville, de commune en commune. Cette disproportion est parfois bien choquante. De nombreuses contestations et abus furent constatés lors de l’application de cette loi, en particulier, le refus ou le glissement vers l’oubli de certaines petites communes refusant de régler leur part correspondant à un quart. Ainsi, l’auteur cite : « diverses communes rurales qui n’ont pas craint de se débarrasser de leurs malades, infirmes ou indigents, en les faisant « déposer » sur le territoire de villes riches en revenus charitables ou en les y envoyant en chemin de fer. 
A la commission royale de Bienfaisance, M. Roelants, chef de division des hospices de la province de Limbourg, a pu dire que les administrations publiques se croient autorisées, surtout dans les petites localités, à refuser un secours aux indigents, en se prévalant de ce que leurs ressources sont restreintes.” (ibidem p105 lois sur l’assistance publique)(source 1)

Les dépôts de mendicité en Belgique en 1889 à la date du décès de Jean Baptiste

Ils sont donc au nombre de cinq :
Dépôt de Bruges : affecté aux mendiants des provinces de Flandre occidentale et de Flandre orientale.
Dépôt de Bruxelles (Abbaye de la Cambre) : Affecté aux mendiants de la province de Brabant.
Dépôt de Hoogstraeten : Affecté aux mendiants de la province d’Anvers.
Dépôt de Mons : Affecté aux mendiants des provinces de Hainaut, de Luxembourg et de Namur.
Dépôt de Reckheim : Affecté aux mendiants des provinces de Limbourg et de Liège (source 2)
La Belgique est composée de neuf provinces, il n’y a que 5 dépôts aux places limitées. Il aurait donc dû être affecté à celui de Mons qui prend les mendiants du Luxembourg, on pourrait penser qu’il n’y avait plus de place à Mons et que Jean Baptiste fût bifurqué vers Liège (deux villes francophones) qui l’a ensuite « déposé » à Reckheim.
Source : Dictionnaire géographique du Limbourg p121 par Ph. VANDER MAELEN Bruxelles 1835
Je ne suis pas sûre que cet homme ait imaginé une fin de vie dans le noir et encore moins entourés de personnes ne parlant pas sa langue. Comment aveugle et âgé pouvait-il subvenir à ces propres besoins, comme le décrit si “joyeusement” l’encart concernant Reickheim ?
Lorsque le pays devint Belgique certaines dispositions émanèrent du gouvernement français antérieur, dont celles concernant la prise en charge, remaniées au cours des décennies pour devenir l’assistance publique de nos jours avec les Cpas – Centre Public d’Aide Sociale (Ccas en France).
Cet article à été développé à six mains:
Merci à Melody pour cette pépite et merci à J.P HABRAN, pour avoir fait les recherches qui nous ont conduite à retrouver Jean Baptiste HABRAN.
Merci à vous lecteur d’être allé au bout de cet article.
Brigitte
 1.Source : Gallica Bnf : L’assistance publique à l’étranger : Allemagne, Angleterre, Belgique, Pays-Bas, Suède et Norvège. Albert MONTHEUIL Paris 1899 Pour la Belgique p 83, 187. 

2.Source : Almanach Royal Officiel de Belgique (6ème année) 1845   H. TARLIER dépôt Östereichische Nationalbibliothek sur google books
Généalogie : HABRAN

1 comment on “Mourir dans le noir en terre inconnue ou la triste fin de Jean Baptiste HABRAN

  1. Vraiment passionnant.
    Merci beaucoup.

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